Parution : 8 décembre 2013
entretien avec Arno Münster sur l’écosocialisme

Qu’est-ce que l’éco-socialisme ? Comment concilier le rouge et le vert ? Quels furent les penseurs écologistes dans le bloc de l’Est ?

Paul Ariès : Tu dis que défendre l’écologie dans les pays de l’Est valait d’être dissident. Peux-tu revenir sur cette période ? Peux-tu aussi nous parler des exceptions comme R. Bahro ?

Arno Munster : Comme je l’ai déjà souligné, dans mon livre précédent Pour un socialisme vert (Lignes, 2012), l’adhésion généralisée du marxisme orthodoxe au productivisme et la non-prise en considération du fait qu’il y avait déjà, dans certains écrits de Marx, une critique de la destructivité du capitalisme par rapport aux ressources énergétiques naturelles et par rapport à la force de travail humaine, avait eu comme conséquence que dans pratiquement tous les pays de l’Est (la Chine comprise), l’écologie était un tabou, même un grand tabou qui
transformait automatiquement tous ceux qui manifestaient des sympathies pour le discours écologique, en dissidents. Le cas le plus spectaculaire est sans nul doute celui de Rudolf BAHRO. Avant de devenir « dissident », Bahro avait milité assez longtemps au sein même du Parti communiste est-allemand (S.E.D.), jusqu’à devenir même un « fonctionnaire » du parti. C’est son intérêt croissant pour les questions de l’écologie et de l’écologie politique, né dans le contexte des pratiques aberrantes du régime communiste autoritaire de la RDA en matière de pollution et de développement d’une industrie chimique fortement polluante, qui provoqua sa « disgrâce ». Ainsi, la publication du livre L’Alternative. Critique du socialisme réellement existant , à Francfort, en 1977 (les autorités de la RDA avaient interdit sa publication à l’Est) servait de prétexte pour accuser Bahro, officiellement, de « révisionnisme », pour l’exclure du Parti et pour le condamner, dans un Procès politique secret, pour « espionnage » et « intelligence avec les services secrets ouest-allemands »( !?) à huit ans de prison ferme. Suite à une grande campagne de protestation internationale (à laquelle la gauche française avait activement participé), Bahro fut libéré « par anticipation », déjà en 1979. Arrivé en Allemagne de l’Ouest, il adhéra immédiatement au Parti « Die Grünen »(Les Verts) dont il devint rapidement un des principaux porte-paroles de l’aile gauche. Dans ses « Positions fondamentales pour les Verts. Pour une réponse écologique à la crise économique », Bahro avait défini les « Grünen » comme « le bras politique parlementaire d’un mouvement d’opposition radicale », mouvement dans lequel il plaçait toutes ses espérances politiques, mais qu’il tentait de radicaliser davantage avec ses propres thèses pour une alternative radicale, écologiste et pacifiste au système industriel existant. Il rejoignait André Gorz et Ivan Illich dans la dénonciation de la « mégamachine industrielle, responsable de la destruction, chaque année, de millions de vies humaines dans le Tiers monde où règnent la faim et la misère. « Nous devons démanteler la Tour de Babel avant qu’elle ne s’écrase sur nous » , disait-il. Mais contrairement à André Gorz qui était un ardent défenseur de l’auto-gestion, Bahro optait pour une « planification écologiste rationnelle » (proposition reprise par Pepper, en Grande Bretagne et par Jean-Luc Mélenchon en France), pour « combattre la catastrophe écologique totale ». Celle-ci prévoyait, entre autres, une forte réduction des unités de production (industrielle), une forte réduction du travail hebdomadaire, le développement des nouveaux mouvements sociaux et la création d’un vaste réseau de communautés de base, connectées entre elles. Mais le programme écososocialiste de Bahro comportait aussi un grand engagement pacifiste, exigeant la sortie de l’Allemagne de l’OTAN, le refus de l’installation des fusées « Pershing » sur le territoire de la République Fédérale Allemande et la création d’une « Europe dénucléarisée, du Portugal jusqu’en Pologne. » C’est dans cette même perspective qu’il défendait aussi l’idée d’une Allemagne neutre, d’une Allemagne des régions et d’une « République verte et non-violente sans forces armées. » Avec ces propositions, Bahro restait cependant minoritaire au sein même de son parti, une majorité étant plutôt favorable aux thèses modérées des « réalos » (autour de Joschka Fischer et de DCB), rejetant ses revendications comme « utopiques ». L’isolement de Bahro et de ses amis provoqua finalement une crise avec la direction des Verts qui eut comme conséquence que Rudolf Bahro, marginalisé avec ses thèses écosocialistes, quitta les « Verts », après le Congrès de Hagen, en juin 1985. A la tête de son propre « Institut d’Ecologie Sociale », affiliée à l’université de Humboldt, après la réunification allemande, Bahro continuait cependant à défendre ses théories, jusqu’à sa mort, en 1997, en s’investissant de plus en plus dans les communautés écologistes de base autonomes qui étaient, à ses yeux, la seule alternative et la seule « utopie concrète à la société capitaliste industrialisée. »

Paul Ariès : Tu es l’un des artisans de l’écosocialisme….L’écosocialisme est-il crédible sans tirer toutes les leçons du stalinisme ? Le terme même de socialisme n’est-il pas décrédibilisé notamment auprès des jeunes ?

Arno Münster : Je te remercie beaucoup d’avoir posé cette question ; car c’est, à mon avis, la question cruciale. A mon avis, l’écosocialisme, comme mouvement politique d’émancipation prétendant à faire une synthèse entre les valeurs fondamentales du socialisme (lutte pour l’égalité, contre les injustices, et pour une société fraternelle sans aliénation et exploitation) et le paradigme écologique, ne peut pas être crédible sans tirer radicalement les leçons du stalinisme. Je dirais même que l’écosocialisme tel que nous le défendons maintenant, 23 ans après la chute du mur de Berlin et l’implosion du système soviétique et plus de 10 ans après la publication du « Premier Manifeste Ecosocialiste » (en 2001), ne peut être présenté avec un minimum de chance de succès auprès des gens que si nous affirmons clairement et sans aucune ambiguïté qu’il s’agit là du projet d’un nouveau socialisme qui n’a absolument rien à voir avec les caricatures et perversions bureaucratiques du socialisme dans l’histoire du XXe siècle, qui se démarque donc nécessairement et totalement des systèmes dits « socialistes »à l’Est qui n’étaient qu’en réalité qu’une dictature des apparatchiks, dans le cadre d’un système de parti unique centralisé, fondé sur un système d’économie planifiée ultra-centralisée, donc des systèmes d’un socialisme autoritaire ne respectant ni le pluralisme, ni les libertés civiques ni les droits de l’homme. Mais nous devrions affirmer aussi qu’il se démarque en même temps aussi du projet social-libéral du « socialisme démocratique » des sociaux-démocrates, en lui opposant un projet alternatif radical, en bref, un projet de rupture avec la logique du capitalisme et notamment avec celle de la mondialisation (globalisation) néo-libérale, déplaçant le curseur vers « l’humain d’abord », en défendant l’émancipation, le coopérativisme ouvrier, l’autogestion, l’antiproductivisme, la décroissance et le déploiement des capacités créatrices de tout un chacun, dans de nouvelles structures économiques de production devant substituer, à court ou à long terme, les structures autoritaires et hiérarchiques de l’entreprise et de la production capitalistes d’aujourd’hui.
Seul un tel programme, seul un tel engagement, défendu en toute sincérité, peut être convaincant, à long terme, même si en ce moment les conditions générales pour sa possible réalisation rapide sont en effet plutôt défavorables à sa réalisation…..

Paul Ariès : Comment expliquer l’échec jusqu’à ce jour de l’écosocialisme ? Je pense notamment à l’échec de Bahro au sein du mouvement écolo allemand.
Arno Münster : Cet échec s’explique, je pense, du moins pour une grande partie, par le fait que l’écosocialisme était, dès ses origines, plutôt un mouvement de pensée d’intellectuels critiques et radicaux, sans aucun enracinement et attaches populaires réels, porté même, majoritairement, du moins aux Etats-Unis, au Brésil, en France et en Allemagne, exclusivement par des intellectuels marxistes radicaux, anti-staliniens, qui avaient compris l’importance de la mutation et de la bifurcation écologique et qui désiraient sensibiliser, avec leurs écrits et Manifestes, l’opinion publique et aussi les partis et syndicats de la gauche, pour la question d’un possible renouveau du socialisme, par le biais d’une refondation écologique du socialisme. N’ayant pas beaucoup de moyen de propagande et étant plutôt exclus des médias, leur campagne ne pouvait pas immédiatement trouver une grande résonance, surtout en France, d’autant plus qu’ils se heurtaient aussi à la carapace bureaucratique des grands partis de gauche et leur immobilisme politique endogène. A une exception près : car je pense qu’une brèche importante a quand même été ouverte par l’adoption et l’inscription programmatique de l’écosocialisme, en 2010-2011, par le « Parti de Gauche » de Jean-Luc Mélenchon, en France, et par le « Front de Gauche ». Cela a, incontestablement, créé un certain dynamisme, à « la gauche de la gauche », qui a servi de tremplin pour la propagation, à une échelle plus vaste, et pour la première fois dans ce pays, des idées de l’écosocialisme. Mais la descente aux enfers des socialistes au gouvernement et la montée spectaculaire et dangereuse de l’extrême droite, suite à l’exaspération des masses face à la politique d’austérité de François Hollande, a créé un climat politique général qui n’est, malheureusement, pas du tout favorable à la propagation des idées écosocialistes. L’échec de Bahro, en Allemagne, s’explique, je pense, surtout par le fait que les Verts allemands (Die Grünen), étaient, dès leur fondation, en 1981, certes, un mouvement écolo-pacifiste assez radical, mais idéologiquement hétéroclite, et que les succès électoraux de ce parti, et notamment l’alliance gouvernementale avec les sociaux-démocrates de Gerhard Schröder, de 1997 à 2001, ont précisément intégré ce parti dans le système politique allemand, et à tel point qu’ils ont perdu beaucoup de leur radicalité et que ceux qu’on pourrait appeler les « écolo-réformistes »(qui ne veulent pas entendre parler de « socialisme », comme p.ex. le président actuel des Verts allemand, M. Gözdelan), l’ont largement emporté, au sein même de ce parti, sur les partisans d’une écologie de gauche radicale, étant en principe favorable aux thèses écosocialistes et à une coalition avec le parti « Die Linke » ; mais ils ont été complètement marginalisés, notamment après le départ de Bahro du Parti, déjà en 1985. C’est qu’au sein de ce parti, le conflit très grave entre « réalos » et « verts utopiques » a été, définitivement, semble-t-il, tranché en faveur des « réalos » dont certains seraient même prêts à gouverner, du moins au niveau local et régional, avec les chrétiens-démocrates…Certains d’entre eux subissent même, en ce moment, après les élections législatives du 22 septembre, la tentation de former, éventuellement, un gouvernement de coalition avec la CDU de Mme. Merkel, même si la majorité des Verts ne semble pas vouloir cautionner cela, du moins, en ce moment….

Paul Ariès : Nous avons fondé en 2007 le « Sarkophage », en invitant à marier Bloch et Jonas.
En quoi le Principe Espérance, ces utopies pratiques nous est-il indispensable aujourd’hui ? N’est-ce pas une condamnation de toute une stratégie à gauche depuis des décennies ?

Arno Münster : Je dirais que c’est difficile de vouloir marier Ernst Bloch et Hans Jonas, tout simplement parce que l’aversion de Jonas pour l’utopie concrète et ce qu’il dénomme l’eschatologie utopique et messianique d’Ernst Bloch est telle qu’on ne peut pas bien réconcilier les deux points de vue. Certes, Jonas a-t-il le grand mérite d’avoir développé, dans Le Principe Responsabilité (1979),son œuvre majeure, des questions et des réflexions écologiques et éthiques d’une grande importance, portant sur l’avenir et les dangers immanents de notre civilisation technologique. Certes, il a posé, avec une grande sincérité et honnêteté, la question de la survie de la planète, celle de l’écosphère et celle de notre responsabilité pour les générations futures. Mais en se confrontant à Ernst Bloch, qui est pourtant le seul grand représentant du néo-marxisme du XXe siècle à revendiquer, dans sa philosophie de la nature, la « naturalisation de l’homme » et l’ « humanisation de la nature » ainsi qu’une attitude « d’alliance de l’homme à l’égard de la nature (Cf. Le Principe Espérance , t. I, Paris, Gallimard, 1976)( qui est tout à fait en osmose avec les revendications écologistes), il finit par formuler des jugements et parfois même des accusations très critiques contre Bloch qui me semblent être excessifs a parfois même injustes. L’actualité du Principe Espérance d’Ernst Bloch est, même si Bloch n’est, malheureusement, plus beaucoup lu en France, en ce moment, de nous proposer une nouvelle philosophie de la praxis utopique, destinée à transformer ce bas monde en un « monde meilleur », à savoir une praxis humaniste alternative, fondée sur le postulat de la transformation des « images de souhaits » utopiques , présents dans la « conscience anticipante », via le concept du « possible », en une praxis alternative guidée par le « préapparaître utopique » et aussi par le désir de combattre les injustices dans ce monde et de réaliser l’idée marxienne de l’émancipation de l’humanité opprimée. Il s’agit, pour Bloch, dans son ontologie du « non-encore-être », pour l’essentiel, de libérer les potentialités utopiques immanentes, non encore extériorisées, de l’être et de les mettre au service de la transformation du monde. Mais cette transformation implique aussi, et c’est important pour l’écologie politique, mais aussi pour l’écosocialisme, une modification radicale du rapport classique et traditionnel de l’Homme à la Nature et l’abandon définitif du point de vue traditionnel de l’Homme, exploiteur des ressources naturelles. Dans tous ses écrits, Bloch est d’ailleurs assez critique à l’égard des politiques trop « pragmatiques » de la gauche ; il a toujours critiqué et condamné, en philosophe, ce pragmatisme et ses conséquences négatives, notamment dans la « realpolitik » des partis socialistes et sociaux-démocrates.

Paul Ariès : Gorz parlait d’ « Adieux au prolétariat »…. Que voulait-il dire ? Les courants de droite de la décroissance confondent décroissance et austérité. Quel aurait été le point de vue de Gorz sur cette question d’actualité ?

Arno Münster : Pour avoir eu le courage d’avoir dit, dans son livre Adieux au prolétariat (1980),certaines vérités quant à la « non-actualité » de la théorie marxiste (orthodoxe) du prolétariat comme principal sujet des transformations révolutionnaires, on a reproché à Gorz d’être « révisionniste » voire « réactionnaire ». Gorz lui-même a ironsé sur cette mécompréhension, en inscrivant la dédicace suivante dans l’exemplaire du livre que j’avais acheté, en 1980 : « A Arno, cet essai « révisionniste » de gauche, avec mon amitié reconnaissante ». La thèse principale de Gorz est que la théorie marxienne du prolétariat n’est pas « partie d’une observation empirique mais d’une réflexion critique sur l’essence du travail menée en réaction contre l’hegelianisme. Pour le jeune Marx, ce n’est pas l’existence d’un prolétariat révolutionnaire qui justifiait sa théorie ; c’est, au contraire, sa théorie qui permettait de prédire le surgissement du prolétariat révolutionnaire et en établissait la nécessité. Le primat appartenait à la philosophie. »(Op.cit., p. 22) En s’appuyant sur des recherches empiriques, Gorz affirme en effet contre Marx que l’auto-sursomption du prolétariat n’est pas possible tant qu’une classe se replie sur son identité propre et ne veut pas sa sursomption. « Une classe qui a ces caractéristiques, ne peut pas être une classe révolutionnaire », affirme-t-il à ce propos dans une interview donnée en décembre 1980 au journal berlinois de gauche « Die Tageszeitung »(taz). » Qui peut alors être le sujet d’une transformation radicale et totale de la société ? Selon Gorz, « une couche sociale qui refuse d’être une classe, qui ne veut pas d’identité de classe et qui ne s’auto-comprend elle-même pas comme une classe. Elle seule unit les conditions pour un dépassement et une sursomption des classes. La seule couche sociale qui correspond aujourd’hui, selon cette définition, à un sujet révolutionnaire, c’est la masse des gens qui se refusent au travail salarial. (…) Il n’appartiennent à aucune classe. Ces populations, je les appelle la « non classe ». Selon Gorz, même si cette « non classe » est complètement exclue du processus de production, elle est quand même « culturellement révolutionnaire », à la différence de la classe ouvrière « classique »….
Ce qui permet d’expliquer, entre autres pourquoi autant d’ouvriers votent aujourd’hui, notamment en France, pour l’extrême droite.
Quant à la « décroissance », Gorz en a été toujours un fervent partisan, estimant que la poursuite du productivisme industriel, avec des taux de croissance constants, dans les pays hautement industrialisés du capitalisme avancé, conduirait inévitablement à un désastre écologique. Il aurait bien sûr, dans cette perspective, catégoriquement rejeté cette confusion de décroissance et d’austérité affirmé par certains courants de la droite. Sa devise était « produire moins et mieux , et autrement » ; mais cette pratique de la « décroissance » n’a rien à voir avec la pratique d’une politique d’austérité, parce qu’elle est toujours, avec son projet de diminution des capacités de la production industrielle actuelle et de la pollution, orientée vers le Bien commun.

[vient de paraître]
ARNO MUNSTER : UTOPIE, ECOLOGIE, ECOSOCIALISME. (DE L’UTOPIE CONCRETE D’ERNST BLOCH A L’ECOLOGIE SOCIALISTE), L’HARMATTAN, coll. « Questions contemporaines », Paris, 2013 (164 p.)

- Dans la rubrique: SOCIÉTÉ
Paul Ariès
Parution : 22 mars 2016
Parution : 12 avril 2014
Parution : 20 décembre 2013
Parution : 4 novembre 2013
Parution : 17 septembre 2013
Parution : 16 septembre 2013
Parution : 3 janvier 2013
article jeune