Parution : 12 janvier 2012
Nous sommes les 99 %

The New Republic de New York attribue Bartleby le héros de la nouvelle de Herman Melville comme emblème du mouvement des Indignés. La seule grande différence c’est que Bartleby cherchait à fuir le rêve américain des années trente alors que le mouvement Occupy Wall street cherche (encore majoritairement) désespérément à le faire revivre. Cette ambigüité du mouvement des Indignés n’a pas échappé à certains. On nous dit que cette révolte serait immature. J’entends bien que ce mouvement soit encore davantage un symptôme qu’une révolution en marche…

J’entends bien que la mobilisation est insuffisante pour faire plier les pouvoirs financiers, économiques, culturels, répressifs et politiques. Mais la gauche mondiale des pays riches notamment a-t-elle fait mieux depuis des décennies et des décennies ? Je trouve douteuse cette tentation des gauches à faire la fine bouche. La première caractéristique de ce mouvement est son caractère mondialement assumé. A l’heure du repli sur soi, cette mondialisation des luttes est une divine surprise… Nous avons si longtemps hurlé que la mondialisation était parvenue à faire qu’un milliard et demi de jeunes communiaient dans les mêmes marques, les mêmes pubs, les mêmes produits… que nous devrions nous réjouir qu’ils communient dans la révolte. Il ya bien longtemps qu’autant de pays, sur tous les continents, n’avaient pas été agités par une telle lame de fond. Ne cherchez plus la mondialisation joyeuse, elle est ici ! La deuxième caractéristique de ce mouvement est sa jeunesse : celle de ses participants bien sûr mais aussi de ses mots d’ordre et de son répertoire d’action. Signe que quelque chose de nouveau se cherche, que quelque chose peut naitre…. Je sais bien qu’on ne fait du neuf qu’avec du vieux et que nos enfants devront assumer nos révolutions passées, mais je sais que c’est à eux d’écrire cette nouvelle page… A l’heure de la droitisation de la planète, à l’heure du retour au « religieusement correct », je savoure cette belle insouciance de la jeunesse globalisée, je savoure cette belle anarchie ! Voilà que ceux que l’on disait perdus pour la révolution (oui, mais laquelle ?) se reconnaissent dans un même combat, voilà qu’ils recyclent à la bourse des valeurs les idées de luttes, de solidarité, tout comme les printemps arabes. Cette génération, celle de mes enfants, celle de mes étudiants, est la première, hors période de guerre, a accédé, à l’âge adulte dans des conditions dépréciées par rapport à leurs parents. Génération sacrifiée aux intérêts des logiques productivistes de droite comme de gauche. Génération sacrifiée par l’absence d’un projet politique alternatif à la hauteur des enjeux. Cette jeunesse aura pour toute alternative soit le nihilisme soit l’insurrection des existences et des consciences. Ses slogans en témoignent « Nous sommes les 99 % »… Difficile de trouver moins individualiste dans ce monde du chacun pour soi. « Les banques ont été renflouées, nous avons été vendus ». Difficile de mettre davantage en cause le système financier. J’avoue : nous aimons aussi ce mouvement pour ses insuffisances qui ne sont peut être pas celles que l’on croit… Oui, ce mouvement manque d’une avant-garde éclairée, Oui ce mouvement ne marche pas comme une armée, Oui ses activistes ne sont pas des militants aguerris. Je ne crois pas cependant que ce soit là une quelconque faiblesse. Ce gentil désordre nous convient plutôt bien à nous qui ne croyons pas qu’un militant doive être discipliné, à nous qui préférons chanter au présent plutôt que les lendemains qui chantent. La faiblesse de ce mouvement est ailleurs… Elle est celle de toutes les gauches mondiales politiques et syndicales, elle est de croire qu’on puisse encore changer ce monde, sans changer la vie, sa faiblesse est de refuser encore de franchir le Rubicon en devenant un mouvement de sécession, en agissant de telle sorte que si nous ne parvenons pas à changer ce monde, nous puissions en construire un autre. Cette génération découvrira bientôt qu’elle n’a rien à attendre du système, elle sera alors disponible pour d’autres rêves, pour d’autres combats, elle pourra enfin créer.

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